Fantômes et revenants : le monde de l’au-delà

Prix spécial du jury des Imaginales 2007

La mort figure en tête des grandes peurs humaines. Elle a donné lieu à d’innombrables récits, tant au niveau des présages qui la précèdent, que du monde de l’au-delà dans lequel elle emporte les vivants. Si la mort fait passer les humains dans un autre monde, la frontière qui sépare l’ici-bas de l’au-delà est loin d’être étanche, et certains trépassés quittent le Royaume des morts pour venir se manifester aux vivants. La France regorge de châteaux et de maisons « infestés » par la présence d’un revenant ou d’un esprit frappeur.
Ce deuxième volume du Grand légendaire de France réunit, pour la première fois, région par région, les histoires collectées par les folkloristes du XIXe siècle, mais aussi des textes issus de chroniques historiques et religieuses et des témoignages tirés de la grande enquête lancée par Camille Flammarion, en 1899, sur la mort et le monde de l’au-delà.
Qu’ils se présentent sous une simple forme blanchâtre, en feu follet, sous une apparence animale ou humaine, les fantômes se glissent dans le monde des vivants pour des raisons très variées. Les nostalgiques reviennent hanter les lieux où ils ont jadis vécu, tandis que les damnés doivent expier leurs fautes, et les pénitents, purger leur peine. Certains se complaisent à tourmenter les vivants, par simple jalousie ou par vengeance post-mortem ; d’autres, telles les âmes en peine, sollicitent leur aide.
La diversité et la richesse des légendes et récits présentés dans cet ouvrage permettent d’appréhender les multiples aspects de la grande famille des fantômes et des revenants. Des illustrations du XIXe siècle viennent ponctuer les textes de paysages et de monuments liés aux hantises régionales.

 

Extraits de l’ouvrage

 

LA DAME DE TONNEVILLE

La plus célèbre des Dames Blanches de la Hague est la Demoiselle de Tonneville. On montre encore le manoir où elle a vécu autrefois avant de devenir dame blanche. Elle appartenait à la famille de Percy, qui n’est pas encore éteinte et dont un des derniers descendants a fourni des couplets au “Momus normand” de 1832. Le manoir où elle vécut est une construction de modeste apparence qui se distingue à peine des autres habitations des propriétaires aisés du pays. A quelle époque vivait-elle ? La tradition est muette sur ce point, mais on lui attribue d’avoir été impatiente, dure pour ses vassaux et surtout vindicative.
Une contestation était survenue entre la paroisse de Tonneville et la paroisse limitrophe de Flottemanville au sujet d’une lande. On plaida avec acharnement de part et d’autre ; Mademoiselle de Tonneville, irritée des obstacles qu’elle rencontrait, s’écria un jour :
“Si après ma mort, j’avais un pied dans le ciel, et l’autre dans l’enfer, je retirerais le premier pour avoir toute la lande à moi.”
Elle répéta ce propos à plusieurs reprises. Elle ne se maria pas et vécut brouillée avec tout le monde. Quand elle tomba malade, le curé vint pour la préparer à la mort, elle lui répondit qu’elle était toute préparée et n’avait pas besoin de son intervention. Il l’exhorta à se réconcilier avec ses ennemis et à rétracter ce qu’elle avait dit au sujet de la lande ; elle refusa énergiquement et répéta que si elle avait un pied dans le ciel et l’autre dans l’enfer, elle retirerait le premier  pour avoir la lande, et mourut dans l’impénitence finale.
On s’attendait à un prodige au moment de sa mort. Il n’arriva rien de particulier, mais lors de son enterrement, quand on voulut sortir le cercueil, le corps devint si lourd qu’il fut impossible d’aller plus loin. On essaya de le mettre sur un chariot, impossible aux plus forts hommes de le soulever.
On y attela jusqu’à six chevaux, le cercueil ne bougea pas. On prit le parti de creuser le sol à l’endroit même ; la fosse une fois faite, on y descendit le corps sans difficulté, on remit la terre et les pierres par dessus. Ces pierres forment maintenant le seuil de la cour.
Le souhait de Mademoiselle de Tonneville ne tarda pas à se réaliser, à en croire la tradition. Dès qu’il fait nuit, si l’on passe sur les landes de Tonneville ou de Flottemanville, on s’expose à rencontrer la Demoiselle vêtue de blanc. Quelquefois, on croit l’apercevoir de loin, puis, si l’on regarde mieux, on ne distingue plus rien. Le plus souvent, elle s’amuse à égarer les voyageurs, à leur faire perdre le sentier connu, à les attirer sur ses pas et à troubler tellement leur esprit, qu’au lieu d’arriver à leur destination, ils se trouvent, sans savoir comment, près de l’étang de Percy, où d’un coup brusque, la Dame les précipite. On l’entend ricaner alors du succès de sa ruse.
Une nuit mon arrière-grand-père maternel traversait la lande à cheval. Il revenait de Cherbourg et il avait quelque peu festoyé avec ses amis, je suis porté à le croire ; une voix se fait entendre sur la lande, une voix féminine très douce :
– Où coucherai-je cette nuit ?
Il regarde, il aperçoit une belle dame en blanc qui répète sa question : Où coucherai-je cette nuit ?
– Avec moi, belle dame, je vous en prie.
Il n’avait pas achevé ces mots que son cheval fit un brusque écart et se mit à renifler : la demoiselle avait sauté en croupe derrière lui, le cheval prit le galop. Mon bisaïeul se retourna vers la dame, il la remercia de vouloir bien lui tenir compagnie et pour commencer la connaissance, il voulut l’embrasser ; mais elle lui montra des dents d’une longueur démesurée et s’évanouit. Il s’aperçut  alors qu’elle l’avait conduit dans l’étang.
Quand elle eut disparu, le cheval, qu’une force supérieure n’incitait plus, rebroussa chemin avec quelque peine, regagna la lande et emporta son maître à la maison, aussi vite que s’il avait eu le feu à ses trousses.
[Jean Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie, 1884]

 

Quelques extraits de presse

«  Tous ces récits, dans lesquels les sirènes et les Dames d’eau épousent les hommes tandis que les fées cohabitent avec les humains, viennent d’un temps sans télévision où l’imaginaire et la superstition façonnaient un monde effrayant aux frissons partagés par des populations entières sous le coup d’un héritage collectif et primitif. Toutes ces histoires sont magnifiquement enrichies de nombreuses illustrations du XIXe siècle présentant les lieux dans lesquels elles s’incarnent. » (M.B. Dauphiné Libéré, avril 2006)

« Voici une compilation qui a le mérite de présenter une une large sélection de récits traditionnels, idéale pour apprendre et comprendre les superstitions et les croyances d’un autre temps. A conseiller à tous les passionnés de l’au-delà et à tous les curieux qui n’ont pas eu la chance d’avoir une grand-mère pour leur raconter ces vieilles histoires au coin du feu. » (Khimaira, janvier-mars 2007)

« La lecture de cette anthologie nous offre une merveilleuse plongée dans l’univers de nos  ancêtres, dans leurs croyances, dans leurs angoisses et dans leurs espoirs. On peut ajouter que les nombreuses et magnifiques illustrations issues du Magasin Pittoresque ne font qu’ajouter un plus à l’ensemble, nous plongeant dans une époque révolue mais  ô combien envoûtante » (Denis Labbé, Le Fantastique.net)

» Un livre très bien agencé, qui regroupe, région par région la tradition folklorique des histoires qui se racontaient au coin du feu. On y trouve des récits parfois très courts, mais aussi des histoires plus évoluées et qui enflamment l’imagination. On imagine très facilement les Koril dansant au clair de lune, ou les fées pétrissant leur pain pour l’offrir à des paysans durs à la tâche. Si vous souhaitez découvrir ce qui a fait la richesse de la tradition orale mais aussi ce qui a causé bien des frayeurs à nos ancêtres, procurez-vous ce livre, je vous promets des heures d’enchantement à découvrir, petit à petit, ces histoires fantastiques avant l’heure. » (Les Chroniques de l’Imaginaire, juin 2006)