Les Contes de Perrault dans tous leurs états

Popularisés par de nombreuses éditions et adaptations depuis leur parution en 1697, les contes de Perrault n’ont cessé d’être lus et racontés de génération en génération. La présente édition donne à lire l’intégralité de ces contes, mais, surtout, pour la première fois, elle les replace dans une continuité qui met en lumière leur originalité. Chaque conte est en effet suivi des versions littéraires et populaires qui l’ont précédé ou s’en sont inspirées. De nombreuses illustrations, dont l’ensemble des gravures de Gustave Doré, accompagnent la lecture des histoires.

Extrait de l’ouvrage

 

ESPIGUETTE (Variante de Cendrillon)

Il était une fois un berger qui avait sept filles, et c’était beaucoup pour un pauvre homme. Toutes trouvèrent à se placer dans les fermes, sauf la plus petite, parce qu’elle était trop jeune. Mais un jour, sa gentillesse séduisit la reine, qui la prit à son service ; et puis elle portait un nom si harmonieux : Espiguette ! La reine n’eut pas à s’en repentir car Espiguette se fit remarquer par ses qualités de bonne petite ménagère. Trop de qualités à vrai dire, puisqu’elles excitèrent les jalousies de toutes les chambrières.
Maudites soubrettes ! Savez-vous ce qu’elles imaginèrent ? Elles allèrent raconter à la reine qu’Espiguette se flattait de blanchir, ravauder et repasser tout le linge de la lessive en moins d’une heure. La Cendrillon eut beau protester ; on la mit en demeure d’exécuter l’ouvrage toute seule. Mais, comme elle pleurait à chaudes larmes dans sa chambrette, un jeune homme apparut qui la consola et lui remit un petit bâton :
– Prends cette branche de micocoulier, lui dit-il, et grâce à elle tu feras des miracles dans ce palais.
Quel bonheur ! Espiguette se hâta vers la buanderie, donna des ordres à la baguette tout simplement et aussitôt se vit entourée de lavandières, couturières et rapasseuses qui mirent la lessive au net en un clin d’oeil. Cet exploit était bien de nature à faire cesser toute cabale ; mais les méchants ne désarment pas si vite !
On savait au palais que le fils de la reine, enlevé jadis par une fée, était enfermé dans un château mystérieux. On attribua des propos étranges à Espiguette ; on prétendit qu’elle s’était vantée de délivrer elle-même le prince disparu. la reine était perplexe ; mais elle était mère avant tout et la pauvre enfant fut mise en demeure une nouvelle fois d’ne arriver aux actes. Elle retrouva fort heureusement son consolateur, celui de la branche de micocoulier, qui lui dit :
– Sèche tes larmes, Espiguette, et suis bien mes conseils. Tu demanderas d’abord un bel attelage et, dans le carrosse, tu déposeras un mouton blanc, une ruche d’abeilles, un balai neuf et un sac plein de laine. Ainsi munie, tu prendras la route au gré de tes coursiers. Aie confiance en moi …
La reine combla tous les désirs d’Espiguette, qui partit sur son carrosse au hasard des routes. La petite aventurière était émue ; elle le fut plus encore lorsqu’elle vit surgir, à l’orée d’un bois, une troupe de loups affamés. Mais n’avait-elle pas une proie à leur offrir ? Elle leur jeta le mouton blanc en pâture et passa.
Plus loin, son carrosse fut entouré d’une nuée d’abeilles qui se préparaient à harceler gens et chevaux. Elle déposa la ruche sur le bord du chemin et les abeilles s’y logèrent, lui laisant le champ libre. A un certain carrefour, une sorcière l’arrêta pour lui réclame un balai neuf, pour chevaucher dans l’espace à sa guise le soir du sabbat. La vieille femme eut son balai neuf ; elle en fut tellement heureuse qu’elle voulut être utile à son tour :
– Je sais, dit-elle, que tu cherches le fils de la reine. Je t’aiderai. Il est prisonnier dans le château planté là-haut sur ce pic. Tu ne peux y entrer qu’au moyen d’une clef d’or ; la voici. Tu n’auras qu’à dire : « Petite clef dor, aide-moi donc à sauver le princequi dort. » Et la porte s’ouvrira …
Le carrosse grimpa la côte, comme s’il avait des ailes. Grâce à la clef d’or, pénétrer dans le domaine de la fée, traverser les allées du parc qui était peuplé d’oiseaux étranges, parcourir les salles du château où brillaient l’or et les pierreries, tout s’accomplit sans obstacle. Enfin, Espiguette se trouva devant un lit de cristal, dans une chambre rose : c’était le terme de son voyage. Sur le lit dormaient le prince et la fée ; ils rêvaient en souriant. Mais des clochettes d’argent suspendues à des fils d’or formaient une frange autour des dormeurs, de sorte qu’on ne pouvait passer la main sans faire tinter les clochettes et réveiller les gardiens.
Espiguette comprit alors pourquoi on l’avait munie d’un paquet de laine. Grâce à cette précaution, elle empêcha les clochettes de tinter et put les écarter sans bruit. Elle prit alors le prince à bras-le-corps et le déposa dans son carrosse. A bride abattue, elle refit le chemin de la sorcière, des abeilles et des loups pour retourner auprès de la reine et lui rendre son fils. Ainsi se révéla l’odieuse malveillance des chambrières ; elles furent punies sévèrement. Et le prince épousa la douce Espiguette.
(Horace Chauvet, Légendes du Roussillon, 1899)

 

Quelques extraits de presse…

« Cette passionnante anthologie donne à lire dans leur intégralité les contes de Perrault : les huit textes en prose publiés dans le recueil de 1697, Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités et les trois pièces en vers, dont Peau d’âne, à laquelle est jointe sa première version en prose. Elle nous restitue ainsi la saveur originelle de ces Contes de ma mère l’Oye, érigés en classique de la littérature enfantine, au prix de réécritures simplificatrices. Ensuite en donnant à voir de nombreuses illustrations de ces contes, en particulier celles de Gustave Doré pour l’édition Hetzel de 1862, mais aussi quelques exemples de celles qu’en donna l’imagerie populaire (1). Enfin, parce que chacun des contes est confronté à d’autres textes de nature très différente… » (Jacques Baudou, Le Monde des livres, 26 avril 2007)

« Une formidable anthologie pour le plus grand bonheur des lecteurs… » (Emmanuelle Giuliani, La Croix, 31 mai 2007)

« Cette anthologie, richement illustrée par Gustave Doré, a été touchée par la grâce des fées… » (Sitartmag, 11 juin 2007)

« Soulignons d’emblée le judicieux choix des quatre-vingt-cinq variantes retenues dans le présent volume par les deux éditrices et préfacières, Marie-Charlotte Delmas et Annie Collognat… Delmas et Collognat nous offrent de redécouvrir des pans entiers de ces morceaux de mémoire que l’on pensait pourtant connaître…  » (Le Magazine des livres, septembre, octobre 2007)