Fées et lutins : les esprits de la nature

Prix spécial du jury des Imaginales 2007.

Livre épuisé. Rééd. sous le titre « Fées, lutins et chimères » chez Omnibus.

La moindre promenade sur le terroir français nous amène à croiser le chemin d’une légende, souvent matérialisée par un nom. Ici, une Roche-aux-fées qui rappelle l’ancien habitat de ces Dames, là, la Marmite-des-Farfadets, roche en forme de cuvette où les lutins vendéens cuisaient leur soupe du Mardi-Gras. L’imagination populaire a peuplé chaque source, chaque lac, chaque étang de sirènes, chaque montagne de géants. Les bois fourmillent de personnages et d’animaux fantastiques souvent peu bienveillants avec les voyageurs.

De toutes ces croyances naquirent des légendes qui se sont transmises de génération en génération. Malgré la guerre sans merci que l’Eglise livra à ces restes de paganisme, elle ne parvint pas à les exterminer et les collectages des folkloristes du XIXe siècle montrent à quel point elles sont encore vivaces à cette époque. Les paysans croient de moins en moins aux fées, mais ils continuent à craindre les lutins et les animaux  surnaturels.

LE GRAND LÉGENDAIRE DE FRANCE réunit, pour la première fois, région par région, les histoires retranscrites par les folkloristes, parfois arrangées, mais toujours fidèles aux récits d’antan. Il permet ainsi de donner au lecteur une vision tout à la fois générale et spécifique, lieu par lieu, de la diversité et de la richesse des croyances populaires. Ce premier tome, consacré aux fées, lutins, géants et animaux fantastiques dresse un panorama complet des êtres qui peuplaient notre terroir. On y retrouve les sirènes et les Dames d’eau qui épousent les hommes, les fées domestiques qui cohabitent avec les humains, les fées sauvages, parfois cruelles, qui protègent leur terroir, les lutins et leur malice, les animaux fantastiques, le plus souvent malveillants, ou encore les géants qui terrorisent les paysans. Les histoires présentées sont accompagnées, ici et là, d’illustrations du XIXe siècle, présentant les lieux dans lesquels elles s’incarnent.
Aujourd’hui où la fée électrique s’est emparée des ombres de la nuit, où les divinités de l’eau se sont évanouies dans les robinets et où les génies du terroir ont fui devant les bulldozers, c’est un véritable retour dans le temps et l’imaginaire qui est proposé au lecteur. Un temps qui n’est pas si loin et dont les croyances trouvent écho en chacun de nous, là ou règne  cet espace de fragilité, ce jardin secret dans lequel elles poussent, fertilisé par les mystères qui demeurent et par notre éternel espoir en l’existence d’une autre réalité.

Extraits de l’ouvrage

 

LE FOUR AUX FEES

C’était au temps où le bon roi Louis, neuvième du nom, régnait sur le beau pays de France. Sa domination, si douce aux Français de France, ne s’étendait pas jusque là-bas, aux confins d’Alsace, de Lorraine et de Franche-Comté, dans ces rudes contrées d’où l’on aperçoit la “ligne bleue” des Vosges.
Rudes contrées, oui, en vérité, que ces montagnes aux sommets arrondis et ces vallées de la Moselle, de la Moselotte et de la Vologne !
La “houille blanche” fournie par les rivières vosgiennes au cours rapide et aux cascades écumantes n’avait pas encore été utilisée par notre industrieuse civilisation ; et le grand empereur Charlemagne aurait pu, comme jadis, faire de longues randonnées de  chasse à travers les sombres et noires forêts de sapins descendant en amphithéâtre jusqu’au fond des étroites vallées.
Au bord des rivières, de misérables chaumières entourées de quelques arpents d’un terrain rocailleux où  poussaient péniblement le sarrasin, l’orge et l’avoine avec lesquelles serfs et vilains fabriquaient le pain noir et l’épaisse bouillie qui constituaient à peu près leur unique nourriture.
Deux paysans chargés de famille, Diaude et Joson [patois vosgien pour Claude et Joseph] vivaient chichement dans une petite bourgade des bords de la Haute-Moselle, au pied du ballon de Servance, non loin de l’endroit où la chaîne des Faucilles vient rejoindre celle des Vosges. Diaude et Joson n’étaient pas des serfs, mais des vilains. Nous ne voulons point dire par là qu’ils étaient riches, ou tout au moins à leur aise. Non ; par vilain, nous entendons simplement de pauvres laboureurs, propriétaires de leur chaumière et de quelques bouts de terrain péniblement défrichés, à peine suffisants pour les faire vivoter, eux et leur maisonnée.
Et, quand ils avaient acquitté les impôts dus à Monseigneur le duc Ferri, la dîme prélevée par Messire l’abbé du chapitre de Ramonchamp, les nombreuses corvées exigées par l’intendant du seigneur féodal, le sire du Ménil, il leur restait tout juste de quoi ne pas mourir de faim. “Quiches” et “queugnets” n’étaient donc point leur lot ; ils ne connaissaient ces succulentes friandises que par ouï dire, pour en avoir entendu parler par les hommes d’armes de Monseigneur le duc Ferri, les jours de ripaille et grande beuverie.
Or donc, par une matinée de printemps de l’an 12.., Diaude et Joson, pieds nus, vêtus de cottes rapiécées et de chausses trouées, s’en allaient labourer leur champ avant d’y semer  l’orgis, mélange d’orge et d’avoine. Ils cheminaient lentement, n’échangeant que de rares paroles, comme il convient à de pauvres vilains accablés de soucis, songeant avec inquiétude si, pendant l’été  prochain, une querelle entre Monseigneur le duc Ferri et Monseigneur Thibaut de Champagne n’amènerait point par là quelque bataille dont le plus clair résultat pour eux serait la destruction de leurs récoltes et, peut-être, l’incendie de leur chaumière.
Arrivés au pied du Haut-de-Lochère, ils se séparèrent et commencèrent leur tâche. Le terrain était rocailleux, crevé ça et là d’énormes roches ; l’araire, primitif, avec son soc de bois ; l’attelage, composé d’une vache étique et d’un âne poussif, n’avançait qu’à grand renfort de cris et de coups d’aiguillon.
Néanmoins, les sillons se creusaient, et, de temps en temps, lorsque les hasards du labourage les ramenaient ensemble à l’extrêmité du champ, Diaude et Joson s’arrêtaient un instant, s’asseyaient sur les mancherons de l’araire, rabattaient le capuchon de leur cotte, s’essuyaient le front du revers de leur manche, et, tout en considérant la besogne faite, échangeaient quelques réflexions, coupées de longs silences. Puis, chacun se remettait au travail.
Cependant, le beau soleil de printemps, s’élevant sur l’horizon, avait dissipé les brumes matinales et commençait à darder de chauds rayons. Ca et  là, sur les flancs des Ballons, on voyait courir des amas de vapeur blanchâtres, s’élevant, s’abaissant, s’arrêtant, se confondant parfois avec les fumées bleuâtres des chaumières de la vallée. Ce spectacle grandiose, toujours nouveau, laissait indifférents nos laboureurs.
Tout à coup, Diaude, ayant terminé un sillon, s’arrêta et se mit à examiner un endroit précis de la montagne. C’était – autant qu’on pouvait en juger à cette distance – une excavation assez profonde, creusée en plein rocher, à quelque huit cents mètres d’altitude. Les gens d’alentour, crédules, prétendaient que cette excavation était hantée, et que fées et sorcières s’y donnaient rendez-vous tous les samedis soir pour y passer la nuit en sabbats, danses et festins. Personne n’aurait voulu se hasarder dans cet endroit qu’on appelait, en se signant, le “Trou des Fées”.
Notre ami Diaude était convaincu de la toute-puissance des fées, sorcières, diables et sotrés de toute espèce. Qu’y avait-il donc de si remarquable en ce moment au “Trou des Fées” pour occuper si attentivement Diaude et le distraire de son ingrate besogne ? C’est que, précisément de ce Trou, semblaient s’échapper des flocons de fumée, qui, disons-le, n’étaient que des nuages très bas ou des brouillards montant du fond de la vallée. Mais l’âme simpliste de Diaude préférait leur attribuer une origine surnaturelle. Il interpella Joson :
– Eh ! Compère ! m’est avis que Mesdames les Fées (ici Diaude fait un grand signe de croix) sont à cette heure au Trou.
Joson.- Oui-da, compère. Et qui te fait causer ainsi ?
Diaude.- Ne vois-tu pas la fumée s’échapper du Trou ? Il faut donc que Mesdames les Fées y soient, et comme l’heure du dîner approche, ce doit être leur cuisine qui se fait à cette heure.
Joson, incrédule.- Mais, grand dadais, les fées ne mangent point. Elles n’ont pas besoin de cuisine. La fumée que tu vois n’est que du brouillard.
Diaude.- Non, compère. C’est bien de la fumée, et de la fumée de bois, encore. C’est sûrement Mesdames les Fées qui font cuire leur pain pour le diner. Et je leur souhaite de grand coeur bon appétit. (Nouveau signe de croix)
Joson, raillant.- Oui, niais que tu es, et elles vont pour sûr t’en envoyer un morceau. (Il éclate de rire)
Diaude.- Ris tant que tu voudras, Joson. C’est mon idée et on ne m e l’ôtera pas de derrière la tête. Si cependant Mesdames les Fées, puisqu’elles ont toute puissance, daignaient m’envoyer mon diner, je les remercierais humblement et ne les oublierais point dans mes prières du matin et du soir.
Puis, tous deux se remirent à labourer ; Joson, narquois, se moquant intérieurement de la naïveté de Diaude ; celui-ci, au contraire, peu rassuré, se demandant avec inquiétude quel présage de nouveaux malheurs pouvait être cette fumée surnaturelle qu’il remarquait pour la première fois.
Ils tracèrent un sillon en silence. Arrivés à l’extrémité de leur champ, ils firent faire demi-tour à l’attelage pour continuer leur besogne. Mais, avant que le soc de l’araire eût entamé la terre dans la nouvelle direction, ils s’arrêtèrent, “ébaudis”. Ah ! c’est qu’il y avait de quoi ; et combien, même ceux avec l’esprit plus cultivé ou plus pondéré, auraient été aussi ahuris que nos laboureurs.
– Miracle ! miracle ! s’exclama Diaude en se signant avec plus d’énergie et de conviction que jamais. En effet, miracle il y avait : le souhait exprimé quelques instants auparavant par Diaude était exaucé. Dans le dernier sillon tout frais creusé, Diaude et Joson virent – à chacun le sien, n’est-il pas vrai ? – un magnifique “queugnet” doré, appétissant comme une “quiche” sortant du four, long comme le brochet servi à la table de Monseigneur Ferri le jour du Vendredi-Saint, un vrai queugnet lorrain, enfin !
Et d’où pouvait venir si belle friandise, sinon de Mesdames les Fées, qui l’avaient cuit en même temps que leur pain et l’offraient  gentiment aux pauvres laboureurs ?
Mais que faire de ce queugnet, qui certainement était enchanté, étant pétri par une fée, cuit dans un four chauffé sans bois ni charbon, et apporté sans page ni varlet ? Et Diaude et Joson ne furent encore ici du même avis.
Diaude.- Puisque Mesdames les Fées ont la gentillesse de nous envoyer notre diner, m’est avis d’en profiter, et de le manger, en leur adressant notre plus grand “merci”.
Joson.- N’es-tu point fol, ami Diaude, de vouloir manger du gâteau enchanté ? Tu ne sais donc point que les fées ont des accointances avec Messire Satan, et le moindre morceau de ce queugnet va te rendre “possédé” !
Diaude.- Que nenni, Joson. Mesdames les Fées sont trop honnêtes pour vouloir faire misère au pauvre monde que nous sommes. Et s’il leur a plu de nous envoyer le beau queugnet-là, ce n’est point certes pour nous faire arriver malheur. Quant à moi, je vas tout uniment m’asseoir une petite minute et manger un morceau de queugnet. Je prendrai soin de mettre de côté le restant et de le remporter tantôt chez nous, pour que la femme et les petiots en aient leur part.
Ayant ainsi parlé, Diaude s’assit, tira son couteau de sa poche, se tailla une maîtresse part dans le queugnet et plaça le reste du gâteau sur une roche bien propre, pour en faire goûter le soir à toute sa maisonnée. Et il se mit à manger, lentement, en silence, avec respect, comme il convient lorsqu’on savoure une friandise rare, surtout lorsqu’elle provient d’une source aussi miraculeuse.
Point convaincu, Joson ne se décidait pas à imiter son compère. Que d’idées contradictoires se heurtaient à ce moment dans sa cervelle obtuse ! D’abord, les moqueries qu’il avait adressées à Diaude et à Mesdames les Fées lui rendaient le queugnet suspect et lui faisaient redouter une vengeance. Ensuite, craignait-il, comme il l’avait dit tout  à l’heure, que le gâteau, vu son origine, ne le fit réellement devenir “possédé” ? Enfin, la vue de Diaude, mangeant à belles dents et d’un air fort satisfait, l’excitait et aiguisait sa faim. Que faire ? Allait-il se laisser tenter ? Une idée baroque lui vint. Il coupa deux morceaux de queugnet, en présenta un à sa vache, l’autre à son âne. Les animaux flairèrent longuement cette nouvelle nourriture qu’ils ne connaissaient point ; puis, sans se faire prier plus longuement, saisirent les morceaux et les avalèrent goulûment. Mais, à peine avaient-ils terminé ce menu repas, que la vache poussa un long et sourd meuglement, l’âne lança un hi-han désespéré, et vache et âne tombèrent morts à l’endroit même où Joson les avait arrêtés.
A la vue de ce désastre si prompt et si imprévu qui le ruinait complètement, Joson se mit à pleurer à chaudes larmes, devant les cadavres de ces animaux qui lui avaient rendu tant de services. Il regrettait amèrement les railleries dont il avait accablé naguère Mesdames les Fées et Diaude lui-même. Mais trop tard, hélas ! les fées s’étaient cruellement vengées de ses sarcasmes !
Diaude s’approcha, et ne voulut point ajouter à la douleur de Joson par d’inutiles, mais mérités reproches. Cependant, il ne pût s’empêcher de lui dire : “Ami Joson, Mesdames les Fées sont personnes fort civiles, mais dont il ne faut se moquer. Elles ont toute puissance et s’en servent parfois pour aider et soulager ceux qui les honorent et les craignent, mais aussi n’entendent mie railleries et balourdises.”
Joson baissa la tête et ne répondit pas.
Et, de ce jour, le “Trou des Fées” devint le “Four des Fées”. La puissance de Mesdames les Fées fut considérablement accrue par cette aventure ; dans toute la région, leur pouvoir fut reconnu sans conteste ; mais personne ne s’avisa jamais plus de leur demander son dîner.
(H. Lebrun, instituteur à Bréchainville, le Pays Lorrain, 1912)

Quelques extraits de presse…

« Une belle anthologie pour retrouver le petit peuple des légendes… On est frappé par l’extraordinaire diversité des noms donnés à ces esprits de la nature : on découvre ici le Mahwot, le Neckre, le Sotré, l’Herqueuche, la Tante Arie et tant d’autres qui ont si bien traduit les hantises d’un peuple, avant de s’ensevelir au mieux dans les pages de livres d’où il est bon de les extriper pour témoigner de ce que fut tout un imaginaire collectif disparu. C’est ce qu’a reussi ici Marie-Charlotte Delmas. » (Jacques Baudou, Le monde des livres, mai 2006)

« … Marie-Charlotte Delmas nous propose le premier volume d’un triptyque : aux fées, lutins et esprits de la nature, succèderont fantômes et revenants, puis démons et sorciers. Ce faisant, en bonne et scrupuleuse anthologiste, ellenous met sous les yeux des textes puisés aux meilleures sources littéraires et folkloriques exigeantes. » (François Mathieu, L’Humanité, 24 août 2006)

« …on est confondu par variété et la richesse des légendes recueillies ici… Marie-Charlotte Delmas nous entraîne dans un voyage en un temps et des lieux sans doute plus merveilleux, où tout le monde connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui avait vu quelqu’un qui avit vu les fées. » (Philippe Sandre, D-Side, mai-juin 2006)